samedi 19 août 2017

   C’est par dépit que l’on finit par ouvrir un livre, pour être agacé par quelqu’un d’autre.

(1623)

 

Suzanne aux yeux noirs jamais ne nous agace

   La Paix perpétuelle, c’est être allongé sur un matelas d’eau tiède et recevoir quelques gouttes d’eau sucrée toutes les quarante secondes. C'est intenable. À tous ceux qui pensent avoir trouvé La Solution, nous devons montrer cette vue aérienne de Guido Ceronetti :

    « Le choix profond de l’homme sera toujours pour un enfer passionné plutôt que pour un paradis inerte. »

    Comment laisser à chacun la possibilité d’aménager son propre enfer, en toute clairvoyance et sans trop déranger les autres ? Voilà la question qui devrait constituer la base d’une philosophie politique universelle.

(1405)


Accueil pour Sittelle - nommée Torchepot par un malvoyant

vendredi 18 août 2017

   Le citadin aspirant au retour à la nature sauvage réinvestit la campagne. L'allée de graviers, qui constituait la référence en matière de chemin carrossable, est remplacée par une dalle de béton ornée de poteaux luminescents, et permettant la surveillance de l'automobile depuis le canapé du salon. Le vieux pommier, admiré lors de l'achat du terrain et perdant subitement ses feuilles en automne, est abattu sur-le-champ. Un chenil aux barreaux d'acier capable de supporter la charge d'un buffle est érigé à côté du double garage. On y enferme un énorme chien noir, compagnon idéal d'une heureuse maisonnée. La pelouse est défendue par un grillage de deux mètres de haut aspergé d'herbicide total, ce qui offre la coquette vision d’un couloir de terre morte.
    Deux ans plus tard, une fois le couple séparé, d'autres propriétaires ajouteront au tableau quelques cubes de plastique multicolore autour du nouveau barbecue pour l’agrément général. Ensuite, Israël bombardera l'Iran à l'instant où le Pakistan frappera l'Inde, tandis que la guerre civile se répandra en Europe et aux Etats-Unis. Mais tout ne sera pas perdu pour autant : les panneaux solaires, savamment placés en prévision du pire, permettront de visionner, en temps réel, l’inconvénient d’être né vers la fin.

(915)

 



mardi 15 août 2017

   Non, ce n’était pas mieux avant, et non, ce ne sera pas mieux demain.
   Chèvre Samuel nous l’a déjà dit :

    « On est là, partout où l’on sera ce sera inhabitable, voilà. »

(1583)


lundi 14 août 2017










Ce sont amis 



Que vent emporte








   Après la mort du jardinier, il faut environ deux ans pour que le jardin devienne merveilleux. Pour une maison en bois, comptez une dizaine d’années de laisser-faire avant l’inclinaison des parois, et pour un château, quelques siècles. On n’abandonne jamais assez tôt un ouvrage monumental, et le charme qu’on lui trouvera dans l’avenir ne viendra que par comparaison avec la démesure croissante.
    Dans le palais aux dorures écœurantes et la hutte de bambous se trouvent pourtant les mêmes petits hommes déconcertés, fumant des racines séchées.
    Le milliardaire qui abandonne tout pour aller vivre de peu dans une petite maison au bord de l’eau, à cet instant seulement devient un grand homme.
    Quant à celui qui n’a jamais rêvé de pouvoir vivre modestement sans travailler - même s’il sait que cela ne suffit pas -, celui-là est encore plus malade que les autres.
    L’instauration du Revenu Universel pourrait être le premier pas - avant la suppression de l'argent -, un pas vers la constitution d’une aristocratie mondiale de l’oisiveté volontaire et minimaliste, anarcho-primitiviste, dansante et primesautière, flegmatique et potagère, caressante et cruelle, en pleine conscience.

(1622)


Petite touche de cruauté

samedi 12 août 2017

   Lorsqu’un homme est heureux, il ne désire rien de plus. Mais il est des jours où l’homme n’a pas envie d’être heureux, et bien d’autres encore où il ne sait exactement ce qu’il désire.
    Quant à l’homme malheureux, il lui arrive de réfléchir profondément, ce qui accélère sa chute dans les profondeurs.
    Sur terre, et dans ces conditions, il est donc impossible d’organiser quoi que ce soit, excepté une promenade, et, finalement, c’est peut-être heureux, car le planificateur convaincu est souvent accompagné de vigiles bienveillants.

(1621)


Non-planificatrices des Sphères
   Tout le monde peut poser un appareil photographique dans la rue, appuyer sur le bouton et prendre une image qui ferait honte à l’humanité.

   Je suis parfaitement malheureux, mais je ne me plains pas.

(Don McCullin)


Photographie Don McCullin

vendredi 11 août 2017

   Rejeter l’intelligence, abandonner la connaissance, comme le préconise Lao-tseu, n’est-ce pas faire preuve de suprême intelligence ?
    "L’intelligence est sortie du désir de la lutte", ajoute Tchouang-tseu.
    La civilisation et la démocratie sont le triomphe de la vulgarité savante. Je ne vois pas d’autre issue que le jardinage.

(1620)


L'anarcho-haricot fricote volontiers avec la capucine

   Bien des architectes conçoivent leur propre maison comme une sorte de labyrinthe. Pour se rendre à l’étage, il faut contourner le ficus, passer sous l’arceau métallique, éviter la sculpture de l’entresol, tourner autour de la colonne, longer la fontaine lumineuse, etc. Le premier trajet vers l’étage est une réelle aventure, mais si vous passez quelques jours chez lui - je ne conseille la compagnie d’un architecte à personne -, ce qui était charmant deviendra éprouvant. L’originalité du bâtiment fait le calvaire des invités. Mieux vaut dormir dans une grotte et passer ses journées au grand air.

(1619)


   Le développement du réseau Internet, avec sa mémoire totale associée au désir de Transparence Internationale est une excellente chose : tout cela jette une lumière puissante sur notre créativité dans l’art du mensonge, et plus encore sur le déni des contradictions qui nous constituent.

(1612)



Époux atteints de Transparence
   Au crépuscule, le marteau cesse de frapper l’enclume et la flèche de siffler à nos oreilles. L’humidité nous enveloppe de sa fraîcheur, et le frémissement du végétal nous console de nos aberrations.

(1610)


Marcottage entre chien et loup

   Des études ont montré que les singes préfèrent les mélodies apaisantes au rock’n roll, mais que si on leur laisse une totale liberté, il débranchent les diffuseurs. Voilà des gens qu’il serait agréable d’inviter dans son jardin le jour de la Fête des voisins.
    Il faut appliquer le mot de Cioran « Lire comme un concierge » en ouvrant la Lettre sur les chimpanzés de Clément Rosset.

(1617)


Invités de haut vol











Certains animaux sont-ils prévoyants ?

mercredi 9 août 2017

    Ensuite ma vieille voisine tendre et cultivée fut conduite à l’hospice par ses enfants, et ceux-ci louèrent la maison à un grutier géant. Dans un petit chenil grillagé, le conducteur d’engins enferma un gros chien de berger qui, nuit et jour, ne cessa plus d’aboyer.
    À de nombreuses reprises, je tentai d’expliquer à cet homme qu’il m’était impossible de continuer à vivre sans dormir, mais il ne voulait rien savoir. C’était comme ça, et c’était tout, me disait-il du haut de ses deux mètres.
    Après une ultime tentative de dialogue, j’envoyai un émissaire de la SPA, mais l’enclos mesurait quatre mètres carrés et il n’était donc - bien évidemment - pas question de maltraitance.
    Comme tout le monde, j’aimais les humbles et inlassables travailleurs du bâtiment, cette fraction rude mais sensible dont les moralistes vantent avec raison le bon sens, surtout lorsque ces derniers vivent dans un endroit suffisamment isolé du réel.

    Ici s’arrête la fumisterie éthique* et reprend la narration du rêveur ordinaire.

    Un jour, l’animal s’enfuit et galopa en direction des chèvres au moment même où mon voisin rentrait du travail. J’empoignai ma bêche, et après avoir éloigné le chien d’un grognement profond que je ne me connaissais pas, je me dirigeai vers le grutier avec cette rage libératrice qui en a sauvé plus d’un tout en supprimant l’autre.
    J’ai oublié les termes que j’employai alors pour décrire ma désolation, mais je me souviens que je ne criais pas. C’était une colère froide et meurtrière à laquelle il avait affaire. Je finis mes propos par cette simple phrase qui me revient à présent:
    - C’est terminé.
    Ses larges épaules se voutèrent. Il blêmit. Je rentrai chez moi et me mis au lit.
    Les aboiements cessèrent aussitôt, et l’homme se transforma en douce et transparente créature, fermant la porte avec délicatesse et cessant de faire ronfler le moteur de sa Mercedes lorsqu’il rentrait pendant la nuit.
    Quelques semaines passèrent, et je le croisai sur la route alors qu’il marchait lentement, l’air inquiet. Je voulus le remercier, mais il était en état de choc, comme si la somme des hurlements continus du chien durant ces deux années lui étaient entrés dans l’oreille en une seule seconde.
    Il murmura tout de même :
    - Je me suis séparé de Rex... (sic).
    - Je ne vous en demandais pas tant, lui répondis-je. Ne pouviez-vous comprendre ?

    Il n’ajouta rien. Non, il ne pouvait pas comprendre. Il était incapable de comprendre, et c’était tout. Un homme, ça ne s’empêche pas, ça s’arrête quand la tête entre en contact avec le mur, pas avant, pas même quelques millimètres avant.

    Si je me rappelle cette histoire vieille de plus de vingt ans, c’est parce qu'une nouvelle famille vient d’emménager non loin de chez moi, avec un roquet à poils blancs et deux petites filles aux cris aigus. Mais cette fois-ci, je ne crains rien. J’ai maintenant de l’expérience. J’observe l’installation de cette famille nerveuse avec nostalgie. Mon regard se pose sur ma bêche fidèle et, emplissant pleinement mes poumons d'une brise enivrante, je souris en toute sérénité.

*Voir les travaux approfondis de cousin Frédéric, Le Bluff éthique


(1387)



Excellent voisinage (vue partielle)

mardi 8 août 2017

   C’était un documentaire télévisé tourné dans un pays ennuyeusement aride. La caméra s’avançait lentement vers un homme qui jouait d’un instrument de musique dans un endroit ombragé. Soudainement, une de ses cordes cassa, et le musicien s'écria : « Merde ! » en riant.
    Le réalisateur avait eu suffisamment d’esprit pour ne pas couper cette séquence au montage. Voilà, me suis-je dit, comment pourrait naître un peu d’humanité.


(1403)

   Glaçant, comme un bâtiment historique fraîchement restauré.
   Patience : la vie reprendra quand un arbre aura traversé la toiture.

(1383)


Le quai des orfèvres

   L’art de la conjugaison deviendra primordial quand on commencera son étude par le verbe « se fourvoyer ».

(23)


lundi 7 août 2017

   Enfant, j’apprenais très vite ce que l’on me proposait, mais plus j’apprenais et moins j’avais envie d’apprendre. Je ne voulais rien connaître du tout. Je ne voulais pas avoir de métier. Je rêvais d’une vie de rêve.
    Je ne regretterai jamais de m’être éloigné du flux. Cela valait la peine d’échouer socialement, fût-ce au prix d’angoisses et de phases de dépression. De cette façon, je suis resté brûlant, ce qui est très agréable. Surtout lorsque l’humanité - ce mot ne désigne rien de précis - déroule son histoire lors d’un éternel et rigoureux hiver.
    Depuis que je me suis engagé dans cette sente épineuse, ma vie s’est enrichie de joyeux tourments. Nulle trace de l’homme par ici. Juste une crevasse permettant le passage des fous.
    Je vis à présent au royaume des siestes vertigineuses*. C’est une position intenable, nécessitant une forte dose de mauvaise foi et de sarcasme, mais c’est la plus enivrante de toutes. Or, nous devons éternellement le rappeler, il est toujours l’heure de s’enivrer.
    Le reniement de toute appartenance est désormais ma seule patrie. Je ne suis ni d’ici ni de là-bas, mais de toujours ailleurs, et j’y retourne chaque nuit d’un bond désordonné, avec le sentiment d'être aussi stupéfait que n’importe quel autre animal.

*Cette expression provient d'un document apocryphe, ou pas.

(1616)


Grappes au firmament

dimanche 6 août 2017

   Le passage du même nuage noir et menaçant, tantôt nous émerveille et tantôt nous chagrine.

(1618)

samedi 5 août 2017

   Alain Finkielkraut, l’excellent philosophe animalier, décrit avec pertinence les cabrioles des vaches sortant de l’étable aux premiers jours de printemps. Mais s’il avait poussé sa réflexion plus avant, il aurait remarqué que le sentiment d’appartenance nationale est aussi peu développé chez la Limousine que chez la Brahmane. Quant à la fierté concernant leurs origines, seules les différences d’épaisseur du poil d’hiver se la disputent. Qui n’a pas la sensation d’être un homme apatride devrait observer les animaux plus longtemps.
    « Elles dansent comme des petites filles !», ajoute-t-il avec la gorge nouée. Hélas, le voici à nouveau aveuglé par son amour pour les animaux : rien n’est plus exaspérant qu’une petite fille quand elle danse, excepté quand elle chante, naturellement.
    Tout compte fait, Alain Finkielkraut devrait reprendre ses études. Pour philosopher vraiment, mieux vaut rester allongé sur l’herbe dans les bras d’une catin lettrée, voire illettrée : on s’y trouve moins éloigné de la vérité.

(1580)


De la supériorité de la bête sur l'analphabète



vendredi 4 août 2017

   Mieux vaut une petite dose de cynisme tous les jours plutôt qu’une longue période de moralisme, forcément suivie d’un accès de rage.
    Soyez sans crainte : on n'est jamais suffisamment cruel pour être heureux.

(1594)


Bénédiction à l'Orée

mardi 1 août 2017

   Est-ce que je me contredis ? Très bien, donc, je me contredis. Je suis vaste - je contiens des multitudes.

(Walt Whitman)